Lettre d’un manguier aux Guinéens : consommez nos fruits à bon escient

Comme chaque année, entre février et juillet, c’est la saison de la mangue en Guinée. Une période au cours de laquelle des dizaines, voire des centaines de tonnes sont récoltées.  Mais par manque d’infrastructures de conservation et de transformation, une partie importante de cette quantité finit dans les poubelles.

Face à cette réalité de ‹ ‹pays si riche pourtant très pauvre ››, un manguier prêt à offrir davantage de fruits dénonce la médiocrité dont font preuve les Guinéens et leur conseille de profiter – pleinement – de ce que la nature leur a offert.

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Gloire au Tout-Puissant Allah ! Il m’a donné cette chance de planter mes racines dans un sol riche et fertile. Ce sol guinéen qui réunit toutes les conditions pour mon épanouissement. Mes concitoyens et moi lui sommes reconnaissants. Oui, je Le remercie de nous avoir comblés de Sa grâce afin que nous vivions bien, sans que nous soyons obligés d’attendre l’aide de nos planteurs, qui ne se souviennent de nous que lorsque nos fruits tendent à mûrir.

Guinéens, vous aurez certainement compris ce que je ressens dans mon cœur. Je suis très fâché contre vous. Mais ce n’est pas à cause de votre comportement fissurwaliste. C’est votre façon de manger les mangues que je déteste. Je suis en colère contre votre refus d’aller de l’avant. Je suis en colère contre votre refus de moderniser la filière de mangue. Wallaye, je vous hais few. Oui, je vous haïrai longtemps que vous continuerez à sécher au soleil ce fruit bien sucré. Je vous haïrai aussi longtemps que vous continuerez à bouillir les mangues dans des jeunes marmites du dix-neuvième siècle, pour en faire de la ‘‘mangué sauce’’.

Cette année encore [comme toujours] depuis février, nos produits sont un peu partout dans les villes et villages du pays, sauf dans une usine de transformation. Entre vous et Dieu, est-ce qu’il est normal que vous continuiez à bouillir les mangues que nous portons pendant des longs dans l’espoir que vous saurez les utiliser à bon escient? Ah non. Nous sommes en 2015 quand même ! Où tout est [entré dans la] modernité.

Si j’arrive à vous parler aujourd’hui, c’est parce que je ne suis pas cardiaque. Sinon je serais mort depuis ce jour où profitant de l’ombre de mes branches, un groupe d’affamés réuni autour d’un bol de mangué sauce – préparé sous mes yeux –  armé de longues miches de pain noircies par le feu du four d’à côté, s’était régalé au mangué sauce + pain tappa lappa. Jamais dans ma vie de sexagénaire, je n’avais imaginé qu’un tel plat puisse exister. Fâché des racines aux feuilles, j’avais voulu larguer 1234567890 mangues non mûres sur tous ces crânes vides. Mais la vitesse à laquelle le vent soufflait ne permettait d’accomplir cette opération. Hélas.

Vous ne trouvez pas gênant de faire de sandwich à base de mangue alors que notre espace maritime abrite toutes sortes de poissons, nos fermes sont remplies de coqs, qui n’attendent qu’un couteau tranchant et nos brousses pleines de vaches, chèvres, moutons et de gibiers ? Ehh Dr Sakoba Keïta pardon j’avais oublié qu’Ebola n’a pas encore plié bagage. Wallaye, cuisiner les mangues comme le riz, les sécher au soleil ou au feu, les broyer avec un pilon ou je ne sais quoi encore, relève d’un autre âge. Et soyez sûr que ces techniques ne donneront jamais à la filière sa vraie valeur. Le régime sous lequel nous vivons n’est pas socialiste pour dire que les gens crèvent de faim, ou bien qu’il faut faire de provisions. Arrêtez de gâter nos produits.

Combien de litres de jus de fruits (ananas, banane… et mangue) la Guinée importe chaque année de Turquie, de Brésil, d’Argentine… et d’Asie pour ravitailler ses intarissables dennabbo et mariages? Pourtant, tous les ‘‘jus dennabo’’ que vous consommez quotidiennement peuvent être produits ici.

Vous dites que le virus Ebola a mis votre économie à terre. La vérité est qu’elle était déjà à genoux avant l’arrivée de cette épidémie. La situation du secteur auquel j’appartiens prouve à lui seul que la Guinée n’a pas su profiter de ses potentiels économiques. La filière mangue représente potentiellement des millions de dollars américains. Actuellement partout ou presque le slogan est ‘‘consommons ce que nous produisons’’ qui, lorsqu’il est suivi par les actes, aide la balance commerciale du pays à force de ne pays être excédentaire de tendre vers l’équilibre.

En tout cas la Côte d’Ivoire vient d’ouvrir son usine de transformation de cacao. Bientôt vos enfants mangeront du chocolat ‹‹Made in Ivory Coast››. Et si vous me dites que comparaison n’est pas raison, je vous rappelle qu’il faut toujours imiter ceux qui avancent.

Avec le lancement prochain du barrage hydroélectrique de Kaleta, j’espère que dans quelques années les mangues douces de Kindia, les bananes de la forêt… permettront aux Guinéens de boire leurs propres jus et d’en exporter d’autres. Et si ça ne se passe pas comme cela nous cesserons de produire de mangues qui brûleront dans une eau chaude ou finiront leur parcours dans les poubelles.

Vive l’industrialisation. Vive les mangues de Guinée. Vive le développement.

Notes
*Comportement fissurwaliste signifie qu’on ne connaît que notre intérêt.
**Dennabo signifie baptême dans plusieurs langues guinéennes.
***‘‘Jus dennabo’’, jus de fruits contenus dans des canettes de 320ML, très prisés lors des cérémonies ; la Guinée enregistrant énormément de naissances, on leur a attribués ce sobriquet.

Éditée par cireass

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cireass
Je suis Guinéen de nationalité et citoyen du monde. Je suis passionné de lecture, d'écriture et de NTIC. Welcome everybody !

3 réflexions au sujet de « Lettre d’un manguier aux Guinéens : consommez nos fruits à bon escient »

  1. C’est frustrant de savoir que des mangues sont laissées pourrir ou jetées pace qu’on ne sait pas quoi en faire. Dans le supermarché où j’ai été hier, on vendait des mangues à 3 € l’unité. Manguier tu fais bien pour nous détester.

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