Lettre d’un coq aux musulmans de Guinée

La fête de l’Aïd el-kebir, aussi connue sous le nom de la ‘fête de Tabaski’, a été célébrée du 4 au 5 octobre 2014. Autrefois considérée comme la fête des moutons, ce sont les coqs qui ont le plus payé les frais des festivités cette année. Dans un contexte économique d’extrême précarité et une crise sanitaire croissante – due à la persistance  du virus Ebola – , les bétails ont pu quand même se frotter les mains. Un coq ayant eu la chance d’échapper aux scènes d’horreur qui ont touché ses concitoyens a décidé d’écrire cette lettre pour non seulement dénoncer ces crimes et la négation des faits qui s’en est suivie, mais aussi annoncer les nouvelles dispositions prises pour se protéger à l’avenir.

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Je remercie Allah, le Dieu des musulmans, de m’avoir donné la chance d’échapper à la ‘chasse à l’homme’ engagée contre nous. Je remercie Allah de m’avoir donné la possibilité d’adresser cette Lettre aux fidèles musulmans de Guinée, qui n’ont pas eu pitié de nous durant leur Aïd. Par les lignes qui suivent, je m’exprime au nom de tous mes concitoyens morts ou rescapés comme moi qui sont encore sous le choc, pour dénoncer les massacres dont nous avons été victimes le week-end dernier.

En effet, nous venons de traverser les pires moments de notre histoire, à l’occasion de la Tabaski 2014. La veuille, le jour et le lendemain de la fête, soient soixante-dix heures d’horloge, ont été cauchemardesques pour nous : poules et coqs. Vous allez certainement murmurer que nous n’avons rien à voir dans cette fête, puisque c’est la fête des moutons. Eh bien, détrompez-vous ! Les choses ont complètement changé. Ebola et la conjoncture économique à laquelle les anciennes rivières du Sud sont soumises sont passés par là ! L’édition 2014 de la deuxième fête des musulmans est avant tout une affaire des volailles en Guinée. Il est évident que les moutons, les chèvres et les vaches ont connu des assassinats (mais ciblés !) Alors que pour nous, ils furent indiscriminés ; ce qui nous a malheureusement placés de loin à la première place des victimes de l’Aïd. Entre vendredi après-midi et ce lundi matin, plusieurs centaines de milliers – si ça ne dépasse pas un million dans tout le pays – de mes concitoyens ont eu la gorge tranchée. C’est presque autant que le génocide rwandais de 1994, que le monde ne parvient pas à oublier. Pourtant, personne ne lève le petit doigt pour dénoncer ces atrocités. Moi-même qui vous parle, j’ai eu la peau sauve grâce au petit malin que j’ai fait : lorsque le premier véhicule parti de Conakry est arrivé à Maneah (la ferme où vit le coq protestataire, NDLR), j’ai senti que quelque chose de grave se préparait, par la suite j’ai fait le malin de n’ouvrir mes yeux que partiellement… En temps d’Ebola, ce comportement paie ! On m’a pris alors pour un malade. De ce fait, me mettre dans le lot des coqs destinés au ravitaillement du marché aurait rendu toute la marchandise suspecte. On m’a immédiatement mis en quarantaine.

À mon retour au dortoir après plusieurs heures d’isolement, surprise : la ferme est vide. Mes compagnons ont tous été envoyés à Conakry. Inna lillah wa inna ilayhi radjioun ! Ils sont allés dans cette agglomération où l’on ne tolère pas les coqs, nul doute que leur sort sera tragique. De toute ma vie, je n’ai jamais entendu un coq raconter son séjour dans cette zone, située pourtant à une quarantaine de km de notre ferme. On ne fait pas du tourisme à Conakry. Et si j’avais attendu jusqu’à mon arrivée dans cette ville avant de faire mon petit geste protecteur, hahan ??? Wallahi, j’aurais fermé mes yeux et chanté avec une voix prise.. jusqu’à ce que toute personne qui nous approche crie : monsieur, ces poules que vous vendez sont peut-être à l’origine d’Ebola !

Le nœud du problème ce n’est pas seulement le fait que nous ayons enregistré tant de morts dans nos rangs. Mais plutôt le fait que ces crimes aient été commis dans la plus grande injustice, dont l’humanité est championne envers les animaux. Si les moutons, les chèvres et les vaches immolés à cette occasion sont considérés être en ce moment même au paradis attendant leurs maîtres, nos morts ont déjà été transformés en poussière. Quels deux poids, deux mesures ! Non, vous ne devez pas être injustes jusqu’à ce point.

D’ailleurs, vous interprétez mal l’Islam. Hihi. Moi, j’ose le dire. Quand Allah avait ordonné à Abraham de sacrifier son fils unique, Ismael, c’est un bélier que l’ange Gabriel avait fait descendre pour le remplacer. Mais vous là dites-moi, depuis quand un coq remplace équitablement un bélier ?
À ma sortie de quarantaine, il y avait un seul vigile. Celui-ci, pour vaincre la solitude qui frappait la bourgade, avait allumé un petit transistor qui diffusait l’édition de 18 heures d’une station de radio locale. Largement consacrée aux préparatifs de la fête de Tabaski, elle avait donné la parole aux Guinéens de la capitale, les citadins, qui malheureusement ne se gênaient pas d’afficher leur pauvreté. Un début d’espoir pour moi. Car, ils avaient majoritairement jugé que les coqs et les poules sont hors de portée (entre 60 000 et 130 000 francs guinéens par tête), soit le prix d’au moins deux kilos de viande de bœuf… Je voyais déjà le retour triomphal de mes camarades, parce que j’estimais qu’on n’allait pas remplacer ces deux kilos par un coq dont le goût peut faire l’objet de débat. Hélas ! Vers la fin du journal, un boucher déplore la rareté de la clientèle, qu’il justifie par la présence du virus Ebola en Guinée. Selon lui, certains pensent que la viande de bœuf transmet Ebola. Eh Allah, le Guinéen est têtu quoi ! On lui dit d’éviter la viande de brousse, lui ajoute la viande de bœuf dans la liste des interdits, comme l’élevage pratiqué dans le pays est de type traditionnel, donc les bœufs vivent dans la brousse. Mon espoir s’effrite comme un château de cartes. Si on se plaint du prix d’un coq, ce n’est pas d’un bélier qu’on va s’offrir. On ne prendra pas non plus le plaisir risque de consommer la viande de bœuf si l’on croit qu’elle peut transmettre l’effrayant virus. De là, je comprends que les carottes sont cuites pour mes anciens compagnons.

Pire encore, vous les musulmans de Conakry vous refusez d’admettre votre responsabilité, préférant brandir la viande de moutons que quelques privilégiés ont pu sacrifier. Cela est d’autant plus inquiétant que vous n’éprouvez aucune compassion pour nous et affichez clairement par cette conduite intolérable votre volonté de refaire les mêmes actes lors des prochaines fêtes. Mais, je vous informe que nous entendons porter plainte contre vous devant la CPI, même si l’opinion publique est plus préoccupée par les décapitations que fait l’Etat islamique sur des Occidentaux que celles que vous faites sur nous, abandonnés à nous-mêmes. À côté des menaces, nous vous demandons humblement de penser à nous. Vous qui nous égorgez vous n’êtes pas différents de ceux qui tranchent la gorge des otages en Syrie et en Irak. Hihi. Vous aussi vous n’utilisez pas de l’anesthésie pour calmer la douleur. Mais, vous allez voir…

Je sais que dans moins de trois mois les chrétiens, eux aussi, célébreront leurs fêtes de fin d’année. L’état économique et sanitaire étant le même, ils pourraient suivre le chemin que vous avez défriché. Probablement, je servirais à la préparation d’un mauvais bon plat de Noël. Astakhfiroullah, j’adresserais une lettre aux chrétiens de Guinée.

Puisque nous ne savons pas quand la situation pourra s’améliorer, nous les survivants vous annonçons officiellement avoir contacté les chimpanzés et les chauves-souris pour qu’ils nous donnent leur secret pour qu’on assure notre autodéfense. Peut-être, vous avez une idée sur ce fameux secret, cette arme que nous allons bientôt nous procurer. Il s’agit bien entendu de l’une des cinq souches du virus Ebola. Comme on dit en Afrique, le moustique qui se pose sur les testicules d’un vieillard ne sera pas frappé de la même manière que celui qui se pose sur la jambe d’un adolescent. Nous comprenons maintenant à tel point que l’application de cet adage pourrait épargner notre population des massacres à répétition que vous nous envisagez dans le futur. Et inch Allah, nous serons le premier moustique.

À bon entendeur, salut !

Éditée par cireass


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cireass
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2 réflexions au sujet de « Lettre d’un coq aux musulmans de Guinée »

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