Bambeto, le « Tahrir » de Conakry

Une rue du quartier de Bambeto à Conakry. © Youri Lenquette

Au lendemain de la publication des  résultats définitifs des élections législatives du 28 septembre dernier, confirmant les chiffres annoncés par la Céni l’axe Hamdallaye-Bambeto-Cosa-Wanindara est resté, ce samedi 16 novembre, fermé à la circulation. Des manifestants ont barricadé les routes et renversé des poubelles sur la chaussée pour protester contre la confirmation, par la Cour suprême, de la victoire du RPG, le parti du président Condé, aux élections législatives du 28 septembre 2013.

Bambeto, le Tahrir de Conakry 

Depuis juin 2006, date à laquelle l’axe a enregistré les premières vraies tensions à l’occasion d’une grève  des lycéens, Bambeto, un quartier populaire de la haute banlieue de Conakry, est à lui seul un système à l’intérieur d’un autre. Mi-janvier 2007, les deux centrales syndicales du pays  déclenchent une grève générale illimitée pour dénoncer la cherté de la vie et la mauvaise gouvernance du régime dictatorial du général Lansana Conté. Toutes les villes seront secouées par des violentes manifestations. À Conakry, Bambeto joue un rôle de premier plan. Sa détermination lui a valu plusieurs sobriquets : Bagdad, Tora Bora, l’axe de la démocratie, Golf (en référence à la guerre du Golfe au début des années 90), Gaza ou récemment Tahrir. Sur les médias, l’axe est plutôt connu sous le nom des quartiers chauds de Conakry. En décembre 2008, le général Conté meurt à la suite d’une longue maladie. Une bande de jeunes officiers s’empare alors du pouvoir. Une nouvelle transition militaire s’ouvre. Les putschistes promettent des élections libres et transparentes dans lesquelles ils s’engagent à ne pas se présenter. L’axe, bien que sceptique,  accueille favorablement cette annonce. Le temps passe, les militaires découvrent le goût du pouvoir. L’éventualité d’une candidature du chef de la junte, le bruyant capitaine Moussa Dadis Camara, est de plus en plus probante. La question divise ; Bambeto s’en tient à ce qui a été dit au début de la transition. Les murs et le trottoir de la route Le Prince mettent en garde les militaires. Le 28 septembre 2009, l’opposition descend dans la rue et se dirige vers le stade de Conakry. Les militaires arrosent les protestataires à coups de mitraillette. Tahrir perd plusieurs dizaines de ses fils. Après la tentative d’assassinat dont a été victime le capitaine Moussa Dadis Camara, son ‘ami’, le Général Sekouba Konaté, est désigné président par intérim ; Jean Marie Doré devient Premier Ministre. Pour récompenser les jeunes de l’axe, M. Doré promet de « nettoyer » la zone. Ses habitants sont traités des loubards par leur ancien camarade de lutte. Entre le premier et le second tour de la présidentielle, en 2010, il y a eu quatre mois : c’est notre unique record du monde. Tout au long de cette période, la tension est restée palpable dans le célèbre quartier.

Une tentative de récupération puis des menaces

Comme ses prédécesseurs (Conté, Camara et Konaté), le président Condé se heurte à la résistance de Bambeto. En février 2012, pendant que l’opposition se préparait à organiser une série de manifestations pour exiger l’organisation d’élections législatives libres et crédibles, Alpha Condé invite des jeunes de Bambeto à son palais présidentiel. Il tente d’obtenir d’eux un ralliement à sa cause. Échec. L’axe est théâtre de plusieurs manifestations et constitue le pire cauchemar pour la police. En mai dernier, conscient d’avoir échoué, Alpha Condé déclare que « les quartiers  de Bambeto et  de Cosa sont des ghettos » et s’engage à « les transformer en zone viable ». Indignation.

Une décision politico-ethnique à l’origine du malaise 

Pour comprendre l’origine du problème qui touche cette partie de Conakry, il faut remonter au 23 mars 1998. Ce jour-là, le quartier Kaporo Rail, situé dans la commune de Ratoma, est démoli par des bulldozers pour « laisser place à une autoroute et une cité administrative ». Hélas. Quinze ans après, ni l’autoroute ni une cité administrative. On apprendra plus tard que cette décision est consécutive à un engagement supposé des habitants de ce quartier au côté de l’UNR, un parti d’opposition d’alors. Environ 20 000 maisons et magasins seront détruits. Plus de 120 000 hommes, femmes et enfants, Peuls à 90 %, se retrouvent à la belle étoile, dépouillés de tout. Jusqu’à présent ils attendent réparations. Certaines victimes migrent vers Hamdallaye, Bambeto, Cosa, Wanindara… D’autres par contre prennent le chemin de l’exil ou rentrent au bercail au Fouta Djallon. C’est le destin de plusieurs familles qui  bascule  du jour au lendemain.

Une jeunesse abandonnée

En faisant un tour dans les quartiers Hamdallaye, Bambeto, Cosa jusqu’à Yattaya, où vivent près de 400 000 personnes, on se rend facilement compte que l’État n’est présent que par la répression : aucun lycée public alors que l’on compte au moins cinq commissariats . Les jeunes sont abandonnés à eux-mêmes. Pas de terrains de football, les maisons de jeunes manquent. Ici, le quotidien se partage entre les guichets des sociétés de loterie et les causeries autour du thé sous les manguiers.  Bref, c’est un endroit où le chômage bat son plein.

Usage disproportionné de la force 

Le moindre mouvement à Bambeto est violemment réprimé par les hommes en uniforme (l’armée il y a quelques années et les forces de l’ordre maintenant). Ils frappent, pillent, violent, pénètrent dans les concessions… renversent les marmites sur le feu. Au cimetière du quartier reposent plusieurs martyrs tombés sous les balles des forces de l’ordre. Depuis 2006, ce sont près de 500 jeunes qui ont laissé leur vie et c’est sans compter les blessés. L’impunité a fini par les radicaliser. Parmi tous les ministres en fonction, seul Gassama Diaby des Droits de l’homme peut s’aventurer dans le quartier sans garde de corps.

Donner une chance à Cellou Dalein Diallo

Au cours de ces dernières années, Cellou Dalein, le patron de l’UFDG (Union des forces démocratiques de Guinée, le principal parti d’opposition au président Condé) a fait de Bambeto son bastion. Pour le moment, ils ont confiance en lui pour la réalisation de leur rêve. Cependant, cet axe n’est pourtant  pas une propriété de l’UFDG. À Bambeto, c’est un idéal qu’on défend ; et cet idéal c’est la démocratie, la justice et le développement.

(*)Le choix de Bambeto est dû à sa position stratégique ; la situation décrite dans ce billet concerne toute la haute banlieue  de Conakry, allant de Hamdallaye à la Cimenterie. 

Par cireass
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cireass
Je suis Guinéen de nationalité et citoyen du monde. Je suis passionné de lecture, d'écriture et de NTIC. Welcome everybody !

2 réflexions au sujet de « Bambeto, le « Tahrir » de Conakry »

  1. Beaucoup de gens pensent que les jeunes de BEMBETO(axe de la revolution) lutte pour une seule ethnie (PEULH) mais n’oubliez pas que si c’était pas grâce à ces jeunes, la Guinée serait déjà foutue et en voilà la preuve.

  2. Quelle retrospective mon grand? on dirais que nos coeurs sont les memes lors de mon sejour recent dans la capitale cette idée est venue de moi pour en faire un billet de blog, vraiment tu as tout dit et dans les jours à venir a moi de rajouter

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